CHAPITRE XVII

Ils suivirent le roi le long des corridors ténébreux et déserts en cette heure tardive. Garion était en proie à une intense excitation. Ils avaient gagné ! Zandramas avait eu beau multiplier les obstacles, ils avaient gagné quand même. La réponse à l’énigme n’était plus qu’à quelques pas de là, et quand ils la connaîtraient, la rencontre aurait lieu. Aucune puissance au monde ne pourrait plus l’empêcher.

— Ça suffit, fit la voix sèche qui lui parlait dans le silence de son esprit. Tu dois absolument rester calme. Pense à la ferme de Faldor. Ça réussit généralement à t’apaiser.

— Où étiez-vous…, commença Garion avant de s’arrêter net.

— Oui ?

— Non, rien. On dirait que cette question vous agace.

— C’est stupéfiant. Te souviendrais-tu d’une chose que j’ai dite ? La ferme de Faldor, Garion. La ferme de Faldor.

Il obéit docilement. Des souvenirs qu’il croyait enfuis depuis des années lui revinrent tout à coup avec une netteté stupéfiante. Il revit la cour centrale autour de laquelle étaient disposées les granges et les écuries, la cuisine, la forge, la grande salle du rez-de-chaussée et la galerie du premier étage où donnaient les chambres. Il entendit le tintement clair du marteau de Durnik qui montait de la forge et il sentit l’odeur du pain en train de cuire dans la cuisine de tante Pol. Il revit Faldor, le vieux Cralto, et même Brill. Il revit Doroon, Rundorig et enfin Zubrette, si blonde, si jolie et si faussement innocente. Un calme immense s’empara de lui, un calme qui ressemblait assez à celui qui l’avait envahi quand il était entré dans la tombe du Dieu borgne, à la Cité de la Nuit Sans fin, il y avait si longtemps de ça.

— C’est mieux, approuva la voix. Essaie de rester dans ces dispositions d’esprit. Tu auras besoin de toute ta lucidité pendant les prochains jours, et comment veux-tu réfléchir si tes idées filent dans tous les sens ? Tu pourras te disperser quand tout sera fini.

— Pour ça, il faudrait que je sois encore vivant.

— Il n’est pas interdit de l’espérer.

Puis la voix se tut.

Les gardes plantés devant la porte des appartements royaux s’écartèrent pour les laisser passer et le roi s’approcha d’un cabinet, l’ouvrit et en sortit un vieux rouleau de parchemin.

— Il est un peu décoloré, je le crains, dit-il. Nous avons essayé de le protéger de la lumière, mais il est bien ancien.

Il le posa sur une table, le déroula avec des soins paternels et en cala les coins sous des livres. Garion sentit remonter l’excitation et se força à penser à la ferme de Faldor pour se calmer.

— Perivor est ici, fit le roi en indiquant un point de la carte avec son doigt. Les récifs de Korim sont là.

Garion se dit que s’il regardait trop longtemps l’endroit fatidique il ne pourrait chasser le sentiment de triomphe et l’excitation farouche, aussi après y avoir jeté un rapide coup d’œil laissa-t-il ses yeux parcourir le reste de la carte. Les noms étaient écrits d’une façon étrangement archaïque : son royaume était orthographié Ryva. Il lut aussi l’Aryndie, Kherech, Tol Nydra, la Draksnye et Cthall Margose.

— Il y a une faute d’orthographe, nota Zakath. Le vrai nom de cet endroit est la barrière de Turim.

Beldin entreprit de lui expliquer ce phénomène, mais Garion avait déjà compris.

— Tout change, commença le petit sorcier bossu, les choses et même le nom que nous leur donnons. La prononciation évolue au fil des siècles. Cette barrière a probablement changé plusieurs fois de nom au cours des derniers milliers d’années. C’est un phénomène connu. Si Belgarath parlait la langue de l’endroit où il est né, par exemple, aucun d’entre nous ne le comprendrait. Je suppose que, pendant un certain temps, le récif s’est appelé Torim, ou quelque chose dans ce goût-là, et puis le nom est devenu Turim. Il n’a peut-être pas fini de changer. J’ai bien étudié ce genre de choses. Vous comprenez, ce qui se passe, c’est que…

— Bon, tu as fini de palabrer ? protesta Belgarath, agacé.

— Tu n’as pas envie d’enrichir tes connaissances ?

— Ce n’est vraiment pas le moment.

— Enfin, soupira Beldin, ce que nous appelons l’écriture n’est qu’un mode de transcription du langage. Quand la prononciation des mots évolue, leur orthographe se modifie aussi. La différence s’explique aisément.

— Ton explication est fort intéressante, doux Beldin, intervint Cyradis, mais dans ce cas précis, la modification a été imposée.

— Imposée ? répéta Silk. Mais… par qui ?

— Par les deux prophéties, Prince Kheldar. Elles ont changé la prononciation du nom dans le cadre de leur jeu. Dans le but d’en dissimuler l’emplacement au Vénérable Belgarath et à Zandramas afin qu’ils soient obligés de résoudre l’énigme pour assister à la rencontre finale.

— Un jeu ? releva Silk, indigné. Comment peut-on jouer avec quelque chose d’aussi important ?

— Ces deux consciences éternelles ne sont pas comme nous, Prince Kheldar. Elles s’affrontent par une myriade de moyens. Tantôt l’une s’efforce de modifier la trajectoire d’une étoile tandis que l’autre s’ingénie à la maintenir en place. Tantôt l’une essaie de déplacer un grain de sable alors que l’autre met tout en œuvre pour l’empêcher de bouger. De telles joutes se déroulent sur des millénaires entiers. Les énigmes qu’elles ont posées à Belgarath et Zandramas n’étaient qu’une façon de s’opposer, car si elles devaient jamais s’affronter directement, l’univers n’y survivrait point.

Garion se souvint d’une image qui lui était venue à la cour du roi Korodullin, juste avant qu’il ne confonde Nachak le Murgo. Il avait cru voir deux joueurs d’échecs sans visage s’affronter dans une partie aux mouvements si complexes que son esprit ne pouvait les appréhender. Il comprit qu’il avait eu une, vision de la réalité supérieure que Cyradis venait de leur décrire.

— Vous l’avez fait exprès ? demanda-t-il à sa voix intérieure.

— Evidemment. Tu avais besoin d’un petit coup de pouce pour faire une chose nécessaire. Tu aimes la compétition, et j’ai pensé que l’image de ce jeu à l’échelle cosmique pourrait te le procurer.

C’est alors qu’il eut une autre idée.

— Cyradis, comment se fait-il que nous soyons si nombreux alors que Zandramas est pour ainsi dire toute seule ?

— L’Enfant des Ténèbres a toujours été solitaire, Belgarion. Ainsi, Torak était isolé dans son orgueil alors que Toi, Tu es humble. Tu ne Te mets jamais en avant, car Tu ignores Ta propre valeur. C’est ce qui Te rend attachant, Enfant de Lumière. Tu n’es pas imbu de Ton importance. La Prophétie des Ténèbres s’est toujours choisi un unique instrument qu’elle investit de toute sa puissance. La Prophétie de la Lumière, au contraire, répartit son pouvoir entre plusieurs vecteurs. Si le fardeau repose essentiellement sur Tes épaules, Tes compagnons T’aident à le supporter. La différence entre les deux prophéties est simple mais profonde.

— Un peu comme entre l’absolutisme et la responsabilité partagée ? avança Beldin, le sourcil froncé.

— Un peu, en effet. Mais la divergence est plus complexe.

— Je disais ça dans un souci de clarification.

— Ça, c’est une première, ironisa Belgarath, puis il se tourna vers Oldorin. Pouvez-vous nous décrire ce récif, Majesté ? La carte n’en donne pas une idée très précise.

— Assurément, Vénérable Belgarath. J’y suis allé au temps de ma jeunesse, car c’est une sorte de prodige. Les marins disent qu’il n’a pas son pareil au monde. Il est constitué d’une série de monts qui surgissent des flots. Ils sont faciles à voir et donc à éviter. Les flots masquent cependant d’autres dangers. Avec la marée, des courants impétueux se ruent dans les failles entre les rochers, et le temps y est des plus instables. En raison de tous ces périls, le récif n’a jamais été cartographié en détail. Les marins avisés prennent grand soin de passer bien au large de ce dangereux obstacle naturel.

Durnik et Toth revinrent sur ces entrefaites.

— C’est fait, Majesté, annonça Durnik. Là où il est à présent, Naradas n’est pas près de revenir vous embêter. Et nous non plus. Vous voulez savoir où nous l’avons enterré ?

— M’est avis que non, mes amis. Vous m’avez rendu grand service, cette nuit, Ton compagnon et Toi-même. Je vous implore, si je puis jamais vous rendre la pareille, de me le faire aussitôt savoir.

— Cyradis, fit Belgarath, était-ce la dernière devinette ou bien en avez-vous d’autres en réserve ?

— Que non point, Vénérable Ancien. Le jeu des énigmes est terminé. Maintenant commence le jeu de rôle.

— Ah, tout de même ! soupira le vieux sorcier, soulagé.

— Vous l’avez trouvé ? demanda Durnik. Je veux dire, la carte montre-t-elle l’emplacement de Korim ?

— Venez voir, répondit Silk en le conduisant vers la table. C’est une très, très vieille carte. Les cartes modernes écrivent mal le nom. Voilà pourquoi nous devions venir jusqu’ici.

— Nous en aurons fait, des lieues, pour trouver de vieux bouts de papier, observa le forgeron.

— Comme vous dites ! D’après Cyradis, ça ferait partie d’un jeu auquel joueraient l’ami que Garion a dans la tête et l’autre, celui que Zandramas doit avoir dans le crâne.

— Dis donc, Belgarath, c’est bien par là que se trouvaient les Cimes de Korim, remarqua Beldin en mesurant les distances avec ses doigts. Elles ont peut-être un peu bougé quand Torak a fendu le monde.

— Des tas de choses ont bougé ce jour-là, si je me souviens bien. Majesté, que savez-vous d’autre sur ce récif ? Essayer d’accoster sur une paroi rocheuse, abrupte, à partir d’un bateau ballotté par les vagues risque d’être assez dangereux.

— Si je ne m’abuse, Vénérable Belgarath, il se trouve là-bas quelques plages de galets, constituées, sans nul doute, de fragments détachés de la paroi et broyés par le courant inlassable. La marée basse découvre ces éboulis accumulés au fil des siècles, si bien que l’on peut aller d’un pic à l’autre.

— Un peu comme le Pont de Pierre qui mène du pays des Morindiens en Mallorée, commenta Silk avec un petit rire amer. Ce n’était pas une promenade très agréable.

— Il n’y a rien de particulier, où que ce soit ? insista Belgarath. Cette barrière rocheuse semble assez étendue. Nous pourrions patauger longtemps avant de trouver l’endroit où nous devons aller.

— Je ne le puis attester pour l’avoir vu de mes propres yeux, répondit le roi, mais d’après certains marins, il y aurait une grotte sur la paroi nord du pic le plus élevé. Certains esprits aventureux ont parfois tenté de l’explorer, les endroits retirés étant fort recherchés par les pirates et les contrebandiers, mais ce promontoire a toujours repoussé les efforts les plus acharnés. Chaque fois que l’un de ces aventuriers tentait d’y accoster, la mer entrait en fureur et d’un ciel sans nuages surgissaient soudain des orages meurtriers.

— C’est ça, Belgarath ! s’exclama Beldin en s’étouffant de joie. On dirait que quelque chose se donne bien du mal pour empêcher les curieux de tomber sur cette grotte par hasard.

— Deux choses, tu veux dire, acquiesça Belgarath. Mais tu as raison. Je crois que nous avons enfin localisé l’endroit exact de la rencontre. Elle aura lieu dans cette grotte.

Silk poussa un gémissement.

— Serais-Tu malade, Prince Kheldar ? s’enquit le roi.

— Pas encore, Majesté, mais-ça ne saurait tarder.

— Notre cher Kheldar est fâché avec les grottes, Majesté, expliqua Velvet avec un sourire plein de fossettes.

— Je ne suis pas fâché, Liselle, objecta le petit homme au museau de fouine. Chaque fois que je vois une grotte, je suis pris d’une panique absolue, c’est tout.

— J’ai entendu parler de cette maladie, fit le roi. L’on se perd en conjectures sur ses mystérieuses origines.

— Il n’y a rien de mystérieux, Majesté, dans l’origine de ma phobie, rectifia Silk. Je sais très bien d’où elle vient.

— Si Tu es déterminé, Vénérable Belgarath, à défier ce périlleux récif, reprit Oldorin, un solide bâtiment T’y mènera. Je donnerai des ordres afin que le vaisseau soit prêt à prendre la mer avec la marée du matin.

— Votre Majesté est infiniment aimable.

— Ce n’est qu’un modeste gage de ma reconnaissance pour l’inestimable service que Tu m’as rendu cette nuit. Il se peut que je sois un homme stupide et vain, ainsi que l’a proclamé l’esprit de ce maudit Naradas, reprit le souverain d’un ton mordant, mais je ne suis point un ingrat. Vous avez tous des préparatifs à faire, aussi ne vous retarderai-je point. Nous nous reverrons demain matin, avant votre départ.

— Grand merci, Majesté, fit Garion en s’inclinant, au grand dam de son armure qui émit un grincement de protestation.

Puis il mena les autres hors des appartements royaux. La louve était assise juste derrière la porte, naturellement.

— Nous sommes donc dans les délais, constata Polgara lorsqu’ils furent tous dans le couloir. Cyradis nous avait dit à Ashaba que neuf mois passeraient avant la rencontre. Si je compte bien, elle devrait avoir lieu après-demain.

— Tes calculs sont exacts, Polgara, confirma la sibylle.

— Tout se passe comme prévu, alors. Il nous faudra bien la journée pour atteindre le récif et nous nous rendrons à la grotte le lendemain matin. Nous redoutions depuis le début d’arriver en retard, fit Polgara avec un petit sourire crispé, mais nous y serons juste à temps. Nous aurions pu nous éviter de belles angoisses ! conclut-elle en éclatant de rire.

— Bon. Maintenant que nous savons où et quand, intervint Durnik, nous n’avons plus qu’à y aller et en finir.

— Ça résume assez bien la situation, acquiesça Silk.

Essaïon poussa un soupir et Garion fut effleuré par un terrible soupçon.

— C’est lui qui va mourir ? demanda-t-il à sa voix intérieure. C’est Essaïon qui doit mourir ?

Mais la voix ne voulut pas lui répondre.

Ils regagnèrent leurs appartements, suivis par la louve.

— Il nous en a fallu, du temps, pour en arriver là, soupira Belgarath avec lassitude. Je commence à être trop vieux pour ces périples interminables.

— Pfff ! renifla Beldin. Tu étais déjà vieux le jour de ta naissance. Et puis je crois que tu as encore quelques lieues de réserve dans ta vieille carcasse.

— Quand nous serons de retour au Val, je resterai un siècle dans ma tour sans mettre le nez dehors.

— Ça, c’est une idée. Il te faudra bien ce temps-là pour y mettre de l’ordre. Tu pourrais même en profiter pour réparer cette marche branlante.

— J’y songerai. Un de ces siècles.

— Vous donnez tous l’impression de penser que nous allons gagner, nota Silk. Personnellement, je trouve un peu prématuré de tirer des plans sur la comète. A moins que la Sainte Sibylle ne juge approprié de nous donner un petit tuyau sur l’issue de la rencontre ? fit-il en regardant Cyradis.

— Point n’en aurais le droit, Prince Kheldar, quand bien même je la connaîtrais.

— Vous voulez dire que vous l’ignorez ?

— Le Choix n’a point eu lieu encore. Je ne me prononcerai qu’en présence de l’Enfant de Lumière et de l’Enfant des Ténèbres. Jusque-là, l’issue du Choix demeurera incertaine.

— A quoi vous sert d’être sibylle si vous ne pouvez prédire l’avenir ?

— Cet Evénement particulier ne relève, point de la divination, Kheldar, riposta-t-elle sèchement.

— Nous ferions mieux d’aller dormir, coupa Belgarath. Les jours à venir risquent d’être un peu mouvementés.

La louve suivit Garion et Ce’Nedra jusqu’à leur chambre et entra derrière eux. A la surprise de Ce’Nedra, elle s’approcha du lit sans hésitation, posa les pattes dessus et regarda le louveteau qui était couché sur le dos, les pattes en l’air.

— Celle-ci constate qu’il a pris du ventre, dit-elle d’un air de reproche. Ta compagne l’a trop gavé et dorloté. Il ne sera plus jamais un vrai loup. Il n’en a même plus l’odeur.

— Notre compagne lui donne un bain de temps en temps, expliqua Garion.

— Un loup se lave lorsqu’il pleut ou quand il lui arrive de traverser une rivière, rétorqua-t-elle avec mépris. Celle-ci voudrait demander une faveur à ta compagne.

— Celui-ci se fera un plaisir de la lui transmettre.

— Celle-ci y compte bien. Pourrais-tu demander à ta compagne de continuer à s’occuper du petit ? Elle l’a tellement pourri-gâté qu’elle en a fait un chien de manchon.

— Celui-ci se permettra de reformuler un peu cette requête.

— Que dit-elle ? demanda Ce’Nedra.

— Elle voudrait savoir si tu accepterais de t’occuper de son petit.

— Evidemment ! J’en ai envie depuis le début. Je m’occuperai de lui ! promit-elle en passant impulsivement ses bras autour du cou de la louve.

— L’on note qu’elle ne sent pas mauvais, fit la louve.

— L’on s’en était aperçu.

— L’on était pratiquement sûre que tu l’aurais remarqué.

Puis elle se releva et quitta silencieusement la pièce.

— Elle va nous quitter maintenant, hein ? demanda Ce’Nedra d’un petit ton mélancolique. Elle me manquera.

— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

— Pourquoi sans cela abandonnerait-elle son petit ?

— Je pense que ce n’est pas si simple. Elle se prépare pour quelque chose.

— Je suis épuisée, Garion. Allons nous coucher.

Plus tard, alors qu’ils étaient au lit, blottis l’un contre l’autre comme des cuillères rangées dans un tiroir, Ce’Nedra poussa un soupir à fendre l’âme.

— Plus que deux jours et je vais revoir mon bébé. Ça fait tellement, tellement longtemps.

— Essaie de ne pas y penser, mon petit chou. Tu as besoin de sommeil et si tu y penses trop fort, tu n’arriveras jamais à dormir.

Elle soupira encore un peu puis elle finit par s’assoupir. Alors, dans les ténèbres de velours, la voix intérieure de Garion lui parla.

— Cyradis n’est pas seule à devoir choisir. Vous aussi, Zandramas et toi, vous avez un choix à faire.

— Un choix ? Quel choix ?

— Celui de vos successeurs. Zandramas a déjà choisi le sien. Tu devrais réfléchir à ta dernière tâche en tant qu’Enfant de Lumière. Elle aura de lourdes conséquences.

— J’imagine que je regretterai ce fardeau, d’une certaine façon, mais au fond, je ne serai pas fâché de le refiler à quelqu’un d’autre. Je vais enfin redevenir un homme comme les autres.

— Tu n’as jamais été comme les autres, tu le sais. Tu étais l’Enfant de Lumière depuis que tu as vu le jour.

— Vous allez me manquer.

— Fais-moi grâce de ces mièvreries, Garion. Et puis il se pourrait que je revienne de temps en temps voir ce que tu deviens. Allez, dors, maintenant.

Lorsqu’il se réveilla, le lendemain matin, Garion resta un moment allongé sans bouger, à réfléchir. Il s’était longtemps efforcé de repousser une certaine pensée, mais il était obligé de regarder les choses en face. Il avait toutes les raisons au monde de haïr Zandramas, et pourtant…

Il finit par se lever, s’habilla et alla chercher Belgarath. Il le trouva attablé avec Cyradis, dans le grand salon.

— Grand-père, dit-il. J’ai un problème.

— Ce n’est pas nouveau. Qu’est-ce que c’est, ce coup-ci ?

— Demain, je vais affronter Zandramas.

— Non ? Ce n’est pas possible !

— Je t’en prie, Grand-père. C’est sérieux.

— Pardon, Garion. Je me sens d’humeur folâtre, aujourd’hui.

— Je crains que la seule façon de mettre fin à ses agissements ne soit de la tuer, et je ne suis pas sûr d’en être capable. Torak, c’était une chose, mais Zandramas… c’est tout de même une femme.

— C’était une femme. Je doute fort que son sexe ait beaucoup d’importance maintenant. A part pour elle, peut-être.

— J’ai peur quand même d’en être incapable.

— Ne crains rien, Belgarion, lui assura Cyradis. Un autre destin attend Zandramas, quel que soit mon choix. Tu n’auras pas à verser son sang.

— Merci, Sainte Sibylle, souffla Garion, immensément soulagé. Je redoutais de devoir la tuer. Je suis bien content de savoir que ça ne fait pas partie des tâches qui m’attendent. Au fait, Grand-père, l’ami que j’ai là-dedans – il se tapota le front – est revenu me parler, cette nuit. Il m’a dit que ma dernière tâche serait de me choisir un successeur. Tu ne peux pas m’aider, hein ?

— Ça, Garion, j’ai bien peur que ce soit impossible. Je ne suis pas censé l’aider, hein, Cyradis ?

— Non, Vénérable Belgarath. Cette tâche incombe à l’Enfant de Lumière et à lui seul.

— Je m’en doutais, soupira Garion d’un ton sinistre.

— Un petit conseil quand même, Garion, reprit Belgarath. Celui que tu choisiras a de bonnes chances de devenir un Dieu. Je te préviens que je ne suis pas qualifié pour le poste.

Les autres les rejoignirent, un par un ou deux par deux. A leur entrée, Garion les regarda attentivement en essayant de les imaginer dans la peau d’un Dieu. Tante Pol ? Non, il n’aurait su dire pourquoi mais il ne la voyait vraiment pas dans ce rôle, et ça excluait automatiquement Durnik. Il ne pouvait pas la priver de son mari. Silk ? A cette idée, Garion manqua se rouler par terre. Zakath ? Ça offrait certaines perspectives. Zakath était un Angarak, et le nouveau Dieu serait le Dieu de ce peuple. L’ennui, c’est qu’il était trop instable. Il n’y a pas si longtemps encore, il était assoiffé de pouvoir. Une soudaine déification risquait de rompre un équilibre encore fragile et de le faire retomber dans ses errements. Garion poussa un soupir. Il faudrait qu’il réfléchisse encore.

On leur apporta leur petit déjeuner. Ce’Nedra, qui n’avait pas oublié sa promesse de la veille au soir, prépara pour le louveteau une assiette avec des œufs, une saucisse et un monticule de confiture. La louve détourna la tête en frémissant.

Ils évitèrent délibérément d’évoquer la rencontre du lendemain. La confrontation était inévitable, alors à quoi bon en parler ?

— Garion, tu n’oublieras pas de remercier le roi pour son hospitalité, hein ? fit Belgarath en repoussant son assiette vide avec satisfaction.

La louve qui l’évitait généralement jusque-là s’approcha de lui et posa sa tête sur ses cuisses.

— Qu’y a-t-il, petite sœur ? demanda-t-il, étonné.

Alors, à la surprise générale, la louve éclata de rire et s’exprima distinctement dans le langage humain.

— Décidément, Vieux Loup, tu as la cervelle ramollie ! Je pensais que tu m’aurais reconnue depuis longtemps. Ça va peut-être t’aider, fit-elle, et un halo bleu l’entoura tout à coup. Ou peut-être ça !

La louve disparut et à sa place se dressa une femme aux yeux d’or, aux cheveux feuille morte, vêtue d’une robe brune.

— Mère ! s’exclama tante Pol.

— Tu n’es pas plus observatrice que ton père, Polgara. Garion m’a reconnue depuis un bon moment, maintenant.

Mais Belgarath regardait le louveteau en ouvrant de grands yeux horrifiés.

— Oh, ne sois pas stupide, Vieux Loup, le gourmanda-t-elle. Tu sais que nous sommes l’un à l’autre pour l’éternité. Le petit était faible et malade, alors la meute a dû l’abandonner. J’ai pris soin de lui et voilà tout.

La Sibylle de Kell eut alors un doux sourire.

— C’est la Femme-qui-Regarde, déclara-t-elle. Vous êtes désormais au complet. Sache encore, Vénérable Belgarath, qu’elle sera pour jamais à tes côtés, comme elle l’a toujours été.

La sibylle de Kell
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